Emile Zola et les Rougon-Macquart

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Guy Bonnardeaux
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Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par Guy Bonnardeaux »

Monsieur Emile Zola

Les Rougon-Macquart Une histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire… (…) Zola veut faire pour le Second Empire ce que Balzac avait réalisé pour la Restauration et la Monarchie de Juillet. Pourtant, il note : « Ne pas faire comme Balzac. S’attacher moins aux personnages qu’aux groupes, qu’aux milieux sociaux » et : « Il n’y a pas d’ouvrier chez Balzac ».(…) Denis Foucher – Introduction in La Fortune des Rougon dans l’édition de France Loisirs, 1990 Image Si Zola écrit qu’il souhaite s’attacher davantage aux milieux sociaux qu’aux personnages, il y réussira mais ne pourra cependant pas empêcher le lecteur d’aimer ou de rejeter tous ces personnages que l’écrivain fait vivre parmi ces groupes qui occupent l’œuvre tome par tome. Ces caractères hantent chacune de ces oeuvres, la font vivre et ces acteurs sont montrés tels qu’ils sont. Sans fard aucun. Le lecteur s’attache, prend fait et cause pour certain(e)s, compatit pour les un(e)s, exècre les autres. Ce sont tous ces intervenants qui assurent le fil des romans. Il faut à ce propos saluer une des ( nombreuses ) facettes du grand talent d’un auteur qui met en scène des êtres réellement représentatifs des groupes sociaux dont ils sont issus et qu’ils font vivre tout au long des pages, en emmenant avec eux le lecteur qui se laisse prendre par la main...

Zola se revendique du naturalisme dans le roman. Il décrit les gens, les faits, les joies, les drames de manière précise, sans concession, brutalement parfois n’épargnant rien à son lectorat par le rendu objectif des images qu’il évoque, là où d’autres auraient sans doute édulcoré, atténué voire enjolivé ou carrément évité. Zola dépeint la vie telle qu’elle est, sans fioriture et c’est aussi en cela qu’il restera un artiste d’exception dont l’œuvre ne vieillira jamais. En se reportant à son époque, on peut aisément imaginer les réactions négatives, agressives que cette forme d’écriture a suscitées auprès d’une partie du public, de la critique, de certains autres auteurs, d’une société dite bien-pensante qui n’acceptait pas ou mal que ses travers, ses tares, ses bassesses, ses horreurs soient racontés crûment, sans que rien n’en fut caché par l’écrivain.

Zola dérangeait bien-sûr mais évidemment, s’il ne l’avait pas fait, il n’aurait justement pas fait l’objet de tant de critiques, de tant de prises de position antagonistes qui ont, en fin de compte, contribué à sa renommée. Une renommée par ailleurs des plus méritée eu égard à la qualité indiscutable de l’œuvre écrite.

Quand il débute sa longue série ( vingt romans ) consacrée aux Rougon-Macquart dont le premier tome, La Fortune des Rougon, sort en 1870, Emile Zola a déjà pas mal publié. Un roman notamment, qui a fait scandale, Thérèse Raquin ( 1867 ), qu’il définit comme psychologique et physiologique. Le propos du livre, ses personnages et leurs actes ne manquent pas de provoquer un émoi considérable dans la société et les commentaires s’avèrent des plus acerbes. A tel point que l’écrivain estimera utile d’expliquer sa démarche dans la seconde édition.

Avec les Rougon-Macquart, dont le vingtième et dernier volume, Le Docteur Pascal, parait en 1893, vingt-trois ans après le premier livre, Zola a pris le pari de consacrer un tome à chacune des composantes de la société au sein de laquelle il vit et qu’il étudie.

Il raconte d’abord les manœuvres qui permettront l’ascension sociale des Rougon depuis Plassans et la mise en place à Paris du Second Empire, régime grâce auquel l’un des fils Rougon, Eugène, poursuivra une carrière de « tireur de ficelles », de politique, tour à tour dans les petits papiers de Napoléon III ou en pénitence, ministre et député. Il survivra aux affres de la débâcle de 1870, de la Commune et de la chute du régime et se maintiendra sur les bancs de l’assemblée, comme tout politicien habile et retors qu’il est…

De leur côté, les Macquart et les Mouret, branches cousines par alliance des Rougon, donneront aussi vie à une succession de personnages qui feront vivre plusieurs romans.

En racontant la vie de tous ces acteurs, Emile Zola décrit, dénonce aussi quand il le faut bien entendu, toutes les facettes de cette société du Second Empire, les plus belles comme les plus ignobles, les plus inégalitaires ou corrompues…

Le frère du politicien Rougon prend le nom de sa première épouse, Saccard, pour se différencier de ce frère qu’il déteste. Il se lance dans la grande spéculation, bâtit des fortunes qu’il perd en entraînant chaque fois dans ses chutes des dizaines de petits investisseurs ruinés, victimes de leur naïveté comme de leur appétit du gain. Saccard, doué d’un indéniable talent de beau parleur et de fin calculateur, exerce ses actions dans le cadre des grands travaux hausmaniens ( La Curée ) avant de sombrer et se refaire plus tard avec une gigantesque affaire bancaire et boursière ( L’Argent ) qui se terminera en cataclysme financier, préludant quelque part la fin du régime. A noter qu’à chaque fois, ce sont les « petits » qui trinquent, jamais les nantis qui s’en sortent toujours… Mais Saccard est solide, imaginatif, créatif et, exilé, il rebondira en Hollande dans la construction des polders pour, à son retour en France, refaire une nouvelle fortune dans la presse ( Le Docteur Pascal ).

Rongon, Saccard font partie de ces grands caractères bien typés qui marquent leur temps et font l’œuvre de Zola tout comme, par exemple, Octave Mouret, créateur des grands magasins ( Au Bonheur des Dames ). Plus attachant que les deux autres, c’est un innovateur, un inventif mais son ascension coïncidera quand même avec la disparition des petits commerces…

Les descriptions que l'on lit dans les histoires qu’écrit Emile Zola sont exceptionnelles. Le lecteur entre dans ces mondes, ces paysages, ces villes et villages, ces milieux, ces quartiers. Il vit avec les personnages et prend chaque fois parti. Il ne peut pas ne pas le faire, il ne peut pas sortir indifférent de sa lecture. Et toutes ces images que donne l’auteur éclatent de couleurs, toutes les couleurs, les gaies comme les tristes. Il y a aussi des histoires d’amour dans Zola qui rendent l’ensemble vivant et humain.

Dans chacun des livres, nous pénétrons un univers. Celui des Halles ( Le Ventre de Paris ) où l’envie et la jalousie triomphent pour évincer les uns et faire place aux autres. Celui de l’alcoolisme et ses ravages ( L’Assommoir ) qui détruira toute une famille pourtant au départ bien lancée. Le milieu bourgeois ( Pot-Bouille ) et ses turpitudes de couples adultères à pour cadre un immeuble typiquement hausmanien avec du commerce au rez-de-chaussée et à l’entresol, les gens les plus riches au second étage, les moins nantis aux autres et les piteuses chambres de bonnes tout au-dessus. La peinture et l’Art que connaissait bien l'écrivain, sont mis en scène dans L'Oeuvre où un peintre de talent se tue ainsi que son couple parce qu’il n’atteint pas le but pictural qui l’obsède et le rend fou... Et puis, il y a le monde paysan ( La Terre ) avec pour cadre la Beauce et la volonté de possession de la terre, l’appât du gain aussi, à n’importe quel terrible prix pour certains ou encore le drame des mineurs de fond ( Germinal ) où l’écrivain évoque son intérêt pour le socialisme.

Un socialisme rêvé qui ferait tous les hommes égaux. Le sujet avait déjà abordé dans La Terre lorsque le riche Hourdequin, lucide, dit que lorsque le blé se vend cher, le paysan gagne sa vie mais l’ouvrier tombe dans la misère alors que lorsque le même blé se vend bon marché, l’ouvrier vit bien mais le paysan fait la culbute. Il faut donc réorganiser la société et trouver le juste milieu pour que l’un travaille pour l’autre et inversement mais dans l’égalité.

Avec Germinal, Zola sera plus précis encore quant au socialisme, avec raison. Dans ce monde de la houille, les mineurs vivent dans le danger, la maladie, se tuent à la tâche et connaissent la faim parce qu’on rabote sans cesse les revenus des tailles par souci de productivité. Et cela, pendant que quelques bourgeois vivent de ce travail des autres sans rien faire grâce aux investissements de leurs aïeux. Des bourgeois qui se donnent bonne conscience en léguant de temps à autre des nippes inutiles à de pauvres bougres et qui se persuadent que « leurs » familles de mineurs sont heureuses dans leurs corons…

Germinal est un des romans qui m’a le plus marqué tant il est fort, précis, vrai. Un livre qui me touche beaucoup parce qu’il évoque des lieux et des choses qui sont à l’image de la région où j’ai grandi et où je vis. J’ai encore connu les charbonnages, les corons et leurs marmailles… Certains de mes ancêtres ont vécu dans ces fonds de puits noirs où il fallait descendre dans des cages étroites et où les effondrements de galeries, le grisou menaçaient. Ce sont donc des lignes qui me parlent et me bouleversent encore tant elles sont le juste reflet d’une réalité heureusement révolue. Chez nous, en tous cas...

Une autre intelligence de Zola est de faire parler ses personnages dans le langage qui est le leur. Les protagonistes de L’Assommoir s’expriment avec les mots de la rue, de leur quartier qui regroupe des ouvriers, des petits artisans, des laveuses et repasseuses de linge. Même chose pour La Terre ou pour Germinal, par exemple. Cette technique renforce encore la narration.

Après L’Assommoir, Zola est célèbre. Mais il a tellement d'ennemis, il y a tellement d'envieux qu'il ne sera jamais reçu à l'Académie. Un scandale.

En 1897, cet homme riche et comblé, n’hésitera pourtant pas à mettre sa réussite au service ( et en jeu ) d’une cause qu’il estime juste puisqu’il lancera sa campagne personnelle pour clamer l’innocence et réclamer la libération, la réhabilitation et la réintégration dans l’armée du Capitaine Dreyfus, injustement condamné pour espionnage et trahison et en réalité, victime d’un coup monté, son appartenance à la religion juive n’étant probablement pas étrangère à l’affaire. Zola fera l’objet de campagnes abominables orchestrées contre sa personne pour avoir osé prendre cette position. Tout cela ira jusqu’à un procès et l’exil temporaire de l’écrivain à Londres pour échapper à l’incarcération. Il est évident que les hauts gradés de l’armée impliqués dans cette affaire avaient obtenu ainsi une belle occasion de faire payer ses révélations à l’auteur de La Débâcle…

Emile Zola et son épouse Alexandrine sont intoxiqués dans leur chambre, 21 rue de Bruxelles, par la combustion d’un feu couvert le 29 septembre 1902. Si son épouse en réchappe, Zola meurt malheureusement. La thèse de l’accident a été avancée mais cela n’a jamais été clair et un assassinat par malveillance a toujours été envisagé…

Dans une œuvre aussi conséquente, il y a évidemment des livres qui se détachent par rapport à l’ensemble et cela, en fonction de nos affinités et attirances personnelles.

Il n’y en a que deux que je n’ai pas beaucoup aimé. La Faute de l’Abbé Mouret et Le Rêve.

Pour le reste, en première ou en seconde lecture, tous ces romans font partie de ma bibliothèque de prédilection. Mais j’avoue une attirance particulière pour L’Assommoir, Nana, Pot-Bouille, L'Argent, Germinal

Emile Zola m’avait marqué il y a des années, il m’a encore marqué par ces (re)lectures et je ne peux que conseiller à ceux qui le peuvent de le relire ou de le découvrir… Encore aujourd’hui, les livres de cet homme apportent tellement par leur vision, leur esprit, leur humanisme…
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Le Fantôme
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Re: Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par Le Fantôme »

J'en ai lu plusieurs il y a longtemps, L'assommoir, Nana, Au bonheur des dames, Germinal, La bête humaine, et j'avais beaucoup aimé.
Merci cher Guy de tes analyses toujours très justes, et qui vraiment nous donnent envie de découvrir ou redécouvrir tous ces ouvrages. :pouce:
Les bavards ne se taisent que par manque d'oxygène ou besoin de pisser.
Frédéric Dard

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Hachdé
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Re: Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par Hachdé »

et de très nombreux bons films ont aussi été tournés
le livre de chevet de ma femme c'est au bonheur des dames
le mien c'est au bonheur des hommes (mais c'est pas de Zola) :mdrbis: :shock:

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Telly
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Re: Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par Telly »

Hachdé a écrit :
lun. 8 juin 2020 18:29
et de très nombreux bons films ont aussi été tournés
le livre de chevet de ma femme c'est au bonheur des dames
le mien c'est au bonheur des hommes (mais c'est pas de Zola) :mdrbis: :shock:
Moi aussi mais l'édition illustrée uniquement.

Telly ( :fume: )

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jean-luc
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Re: Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par jean-luc »

Merci cher Guy pour cette étude passionnée et passionnante de l'univers des Rougon-Macquart d'Emile Zola. Un excellent texte qui m'a fait redécouvrir ces romans dont je n'ai lu que quelques uns il y a très longtemps mais dont le souvenir reste gravé dans ma mémoire (Germinal, Le Ventre de Paris, L'Assommoir, Nana)

Tes écrits me donnent envie de "replonger" dans cette gigantesque saga (peut-être pas tous mais quelques uns) et de retrouver la vie telle qu'elle était il y a 150 ans! Nul doute que l'existence de tout un chacun à évoluer… en bien en mal, qui peut le dire?

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Re: Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par Telly »

Moi aussi j'ai "plongé" dans cette saga mais vu mon rythme de lecture j'en ai au moins pour cinq ans !

Telly ( :fume: )

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Guy Bonnardeaux
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Re: Emile Zola et les Rougon-Macquart

Message par Guy Bonnardeaux »

Mais ce seront de belles années de lecture :D

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